C’est à un médecin lyonnais du XVIIe siècle, Jacques Spon, grand érudit,grand voyageur, que l’on devrait l’introduction en 1679 du mot "archéologie" dans le vocabulaire moderne.Au sens strict du terme, il signifie le "discours raisonné sur les choses anciennes".En précisant les composantes de l’archéologie de son temps (épigraphie,glyptique,numismatique, architecture,iconographie,toreutique), Spon se démarque de la philologie classique qu’il juge insuffisante pour mieux connaître l’histoire et se distingue des collectionneurs de son époque,passionnés du bel objet et avides de constituer des cabinets de curiosités et d’antiques. Pour lui, « le sol est un livre d’histoire ».
En réalité, il avait eu un prédécesseur, un Italien, né à Ancône en 1391, Cyriaque di Pizzicolli.Il est marchand ; il voyage donc en Italie et dans les pays de la Méditerranée orientale. Cet homme à l’esprit pratique recopie des inscriptions,dessine des bâtiments et des sculptures antiques, recueille des manuscrits.Surtout, il essaie d’identifier les sites et les monuments qu’il observe et aborde la question de la vérité des sources littéraires. Le premier,il accorde aux vestiges matériels un rôle essentiel dans la reconstitution d’une civilisation :« Les monuments et les inscriptions,écrit-il en substance, sont des témoins plus fidèles de l’Antiquité que les textes des auteurs anciens. » Ce sont « des sceaux de l’histoire ». Aucun doute, même s’ils ne fouillent pas,voici les deux ancêtres des archéologues modernes,des antiquaires comme l’on disait jadis.
Puis le sens du mot "archéologie"s’est dilaté, aussi bien dans le temps que dans l’espace. L’archéologie a quitté le domaine de l’Antiquité classique où elle fit ses premiers pas pour partir à la conquête du globe.Il existe désormais une archéologie de la Première Guerre mondiale, une archéologie industrielle, une archéologie médiévale,une archéologie biblique,musulmane,etc. Elle a permis d’identifier dans une fosse commune de la Meuse l’écrivain Alain- Fournier, de comprendre et de suivre mètre par mètre l’anéantissement de Custer et de ses hommes à Little Big Horn, de redécouvrir la place forte française de Louisbourg en NouvelleÉcosse, au Canada, de mettre au jour sous le Londres moderne un Londres saxon. Sans compter l’armée de guerriers enterrés auprès du premier empereur de Chine, Qin Shi Huangdi,l’étonnante émergence de trois villes gauloises aux portes de Clermont- Ferrand, les temples sortis du sable au Yémen et l’amas de squelettes découverts tout récemment à Rome dans le cimetière aux Deux Lauriers.
Aussi, à l’heure actuelle, l’archéologie est devenue une discipline autonome que certains décrivent comme impérialiste tant elle vampirise la totalité des instruments scientifiques et des sciences auxiliaires mises à sa disposition : paléodémographie,photographies aériennes et satellitaires, étude des pollens, dendrochronologie, archéologie sous-marine, zoologie, etc. Bref,en se penchant sur tous les aspects de la vie des sociétés humaines du passé, les archéologues tirent du sol, de l’eau, des tourbières « la part matérielle » de l’histoire,selon le mot d’Emmanuel Le Roy Ladurie.Mais, de sa signification première, l’archéologie a conservé un élément constant, la recherche d’un objet, ou d’un ensemble d’objets, qu’il convient, contrairement à ce que recherche le collectionneur, d’intégrer à son environnement particulier afin de le dater et de l’interpréter.
Cet objet archéologique,trop souvent confondu avec un trésor, est si ancré dans l’imagerie populaire que sa recherche, sa perte et sa récupération forment l’essentiel des aventures cinématographiques d’Indiana Jones, l’archéologue au fouet.Image romantique qui ne correspond guère aux profils des archéologues actuels, patients et laborieux inventeurs qui travaillent autant sur le terrain qu’en laboratoire ou en bibliothèque, liés par des programmes de fouilles,des budgets et astreints à une maîtrise absolue de l’outil informatique.
Mais il fut un temps où l’archéologue, le savant,pouvait se doubler d’un aventurier audacieux,prêt à bousculer toute institution, à traverser montagnes et déserts, à se ruiner physiquement et financièrement pour confronter un rêve archéologique, une idée ou une intuition à la réalité du terrain. C’est à eux et à leurs rêves que Jean- Claude Simoën consacre son premier volume de l’épopée de l’archéologie. Six grands secteurs géographiques, soit six civilisations disparues, ont retenu son attention et sa plume : la région de Pétra, au coeur du royaume des Nabatéens,dans la Jordanie actuelle,relais du commerce entre l’Orient et la Méditerranée ; les villes de Campanie, Herculanum, Stabies et Pompéi, ensevelies sous les cendres du Vésuve en août79 ;les pyramides de Guizeh et, dans leur sillage,toute l’ancienne Égypte ; les royaumes dont parle la Bible, ceux de Babylone,d’Assur et de Ninive,de Mati et d’Uruk, entre Tigre et Euphrate ; les cités et les trésors perdus de la Cordillère des Andes, c’est-à-dire l’empire inca ; enfin la redécouverte,plus récente qu’on ne le pense, de la Gaule et des Gaulois.
À chaque site, Simoën associe des hommes.Il en trace le portrait,explique les raisons de leurs venues dans ces contrées mal connues et donne, heureuse initiative, de longues citations de leurs écrits, journal, compte rendu, article.
Et le lecteur,emporté dans un même mouvement, retrouve avec plaisir les soldats de Bonaparte en Égypte et les savants qui les suivent, s’amuse des égyptomaniaques que brocarde Simoën, passe sans encombre d’Hérodote aux peintres orientalistes. Et de s’étonner qu’il faille attendre la fin du XVIe siècle pour qu’un voyageur occidental, un Vénitien resté anonyme, livre la première description de la salle hypostyle du temple d’Amon, à Karnak. Un aventurier extraordinaire qui s’enfonça jusqu’en Nubie mais à qui le temple d’Abou Simbel échappa : il fut découvert seulement en 1813 par Ludwig Burckhardt. De site en site,on musarde avec ravissement. Ici, on accompagne dans sa tournée italienne Alexandre Dumas.Il n’a pas encore été nommé directeur des fouilles de Pompéi par son ami Garibaldi, mais il en raconte déjà l’histoire. Avant lui, et pour ne citer qu’un nom, voici le peintre Hubert Robert, qui, en 1759, en pleine vogue de la belle ruine abandonnée, envahie par une végétation exubérante, se rend à Pompéi avec Fragonard et l’abbé de Saint-Non. De ce voyage, où ils rencontrèrent Piranèse, l’abbé fit paraître, de 1781 à 1786, un recueil de trois cents planches d’antiques dues à ses amis peintres.
Les Andes, on le sait, furent parcourues par des conquistadores espagnols à la recherche de l’or inca.Mais qui s’attend à y croiser un voyageur solitaire, le Bordelais Laurent Saint Cricq, alias Paul Marcoy, habile dessinateur et amateur de cigares ? Cet admirateur de l’Amérique du Sud franchit trente fois les Andes,apprend le quechua, vagabonde pendant six années au Chili,en Bolivie et au Pérou, rejoint, à la suite d’un pari stupide avec un capitaine écossais, Islay (à l’extrême sud du Pérou),au delta de l’Amazone. En chemin,il se joint à l’expédition de Castelnau comme dessinateur, puis la quitte avant de rentrer en France, où il arrive en pleine révolution de 1848.Au cours de ses pérégrinations,il passe par la vallée de l’Urubamba, celle où se trouve Machu Picchu.A-t-il découvert avant l’Américain Hiram Bingham,en 1911, la dernière citadelle des Incas ? Ce n’est pas impossible, suggère l’auteur.
Mais la plus curieuse des promenades archéologiques de Jean-Claude Simoën est sans conteste la dernière, celle qu’il consacre au roman de "nos ancêtres les Gaulois". Rarement avait été souligné avec autant de vigueur que la découverte de la Gaule passa par la paléontologie, grâce à l’action et aux erreurs de ce sage fonctionnaire des douanes,mais aventurier dans l’âme, que fut Jacques Boucher de Crèvecoeur de Perthes (1788-1868).Ce qu’il nommait comme celtique était du néolithique, et ce qu’il appelait "antédiluvien" allait devenir le paléolithique. Mais l’élan était donné : le passé protohistorique du territoire français était reconnu. L’empereur Napoléon III, à qui l’auteur rend hommage, le consolide : sous son impulsion, naissent le musée de Saint-Germain-en- Laye, une commission chargée de dresser et d’analyser la topographie de la Gaule et les premières fouilles scientifiques menées à Alise-Sainte-Reine (l’antique Alésia), où est créé le premier musée de site,à Bibracte, à Gergovie et au Puy d’Issolud (l’ancien Uxellodunum, ultime point de résistance gaulois contre les troupes de César). Le "roman gaulois"qui ferme l’ouvrage n’est pourtant pas achevé : à Alésia même vont s’ouvrir un centre d’interprétation et un nouveau musée que complétera un parc archéologique. Le projet mené par le conseil général de la Côte-d’Or est superbe.Tout laisse penser qu’il sera exemplaire, alliant la rigueur de l’archéologie aux techniques les plus modernes de présentation.