Romans,contes et autre écrits dans l’égypte antique
Article mis en ligne le 25 décembre 2020
dernière modification le 4 décembre 2020

Les textes épiques et biographiques

À la limite du monde des dieux et des hommes, Pharaon offre des thèmes littéraires de choix. Les éloges des rois de la XIIe dynastie sont célèbres : stances en l’honneur de Sésostris III du Papyrus Kahoun, hymne à Amenemhat III. Au Nouvel Empire se développe un style de cour fleuri et parfois pathétique. « Dès l’œuf », Pharaon conquiert. On relate ses victoires ; on exalte son courage au combat, son habileté à la chasse. En fait, il ne s’agit ni d’annales ni de chroniques du temps. Les Égyptiens n’ont jamais visé à l’objectivité d’un récit proprement historique. Par définition, Pharaon est superbe ; il garantit le maintien de Maât et le triomphe de l’Égypte sur les ennemis du pays et le chaos de l’univers. Peu importe l’issue réelle des batailles ; ainsi, le Poème de Pentaour célèbre Ramsès II dans sa gloire et passe sous silence ses difficultés avec les Hittites. De nombreuses inscriptions louent les constructions de temples, les expéditions, le forage de puits en des zones désertiques.

De façon générale, les « autobiographies » que les notables égyptiens faisaient graver sur les murs de leurs tombes ne sont guère plus conformes à la réalité ; elles s’efforcent de donner une image idéale du défunt et de sa vie, tout entière vouée au service de Pharaon et des dieux.

Les romans

Si le genre historique n’existe pas dans l’Égypte pharaonique, divers récits transposent cependant une réalité qui apparaît assez perceptible. Préfigurant en quelque sorte le roman d’aventures, ils constituent une transition entre la biographie et le conte proprement dit.

Le récit le plus connu est l’Histoire de Sinouhé , qui jouit d’une grande popularité dans l’Égypte ancienne si on en juge par le nombre de copies sur papyrus et ostraca parvenues jusqu’à nous ; d’un style élégant, d’une langue très classique, elle se distingue par l’habileté de la composition. L’emploi de la première personne laisse supposer qu’il s’agit d’une autobiographie romancée. L’action se situe au début de la XIIe dynastie (vers 2000 av. J.-C.). Haut dignitaire, Sinouhé est en campagne avec le prince héritier, quand parvient la nouvelle de la mort d’Amenemhat Ier. Il s’enfuit en Asie, pris de panique pour des raisons obscures, sans doute la crainte d’être compromis dans un complot. Il erre longtemps, triomphe en duel d’un bravache local, puis est recueilli par une tribu de Bédouins, où il finit par occuper une position enviable. Les années passent ; malgré son bonheur, Sinouhé est en proie au mal du pays : il ne peut supporter l’idée d’être enterré chez les barbares, car seul le rituel funéraire traditionnel confère la survie. Répondant à l’appel du roi Sésostris Ier, il retrouve sa patrie avec des transports d’allégresse. « Vêtu désormais de belles étoffes de lin, oint d’huile fine et dormant sur un lit, [...] j’ai été l’objet des faveurs royales jusqu’à ce que vînt le jour du trépas. »

Les Mésaventures d’Ounamon datent de la fin du Nouvel Empire, juste après le règne du dernier Ramesside (vers 1085 av. J.-C.) ; elles sont connues par un papyrus unique, acquis par W. Golenischef et conservé aujourd’hui au musée de Moscou. Chargé d’acheter au Liban le bois nécessaire pour réparer la barque sacrée du dieu Amon de Thèbes, Ounamon rencontre nombre de difficultés : des marins le dévalisent à l’escale de Dor, la ville des Tjeker ; après une simple escale à Tyr, il récupère l’équivalent de trois kilogrammes d’argent dans le coffre du bateau qui le transportait (bateau appartenant à des Tjeker, à coup sûr). Il débarque à Byblos où le retiennent de longs marchandages ; les affronts ne lui sont pas épargnés. Le roi de Byblos se fait prier pour livrer le bois demandé et exige de l’Égypte un complément de présents ; enfin Ounamon se rend à Chypre ; mais la fin du récit est malheureusement perdue. D’allure picaresque et visiblement arrangée, la narration semble inspirée directement du rapport officiel qu’Ounamon a pu rédiger au retour de sa mission au Liban ; ce reportage d’un style clair, parfois brillant, est aussi un incomparable document d’histoire internationale et économique.

Un tel roman historique n’est pas isolé. On peut citer, dans une perspective un peu différente, le Récit de la prise de Joppé ; au cours d’une campagne de Thoutmosis III (vers 1475 av. J.-C.), le général Djehouty introduit ses hommes, cachés dans de grands paniers, à l’intérieur d’une place forte syrienne dont il s’empare ainsi (stratagème qui se retrouvera dans l’histoire d’Ali Baba et des quarante voleurs). On ne sait en revanche à quel contexte historique font allusion quelques fragments publiés du Conte de Neferkarê et du général Sisene ; le roi se rend subrepticement, de nuit, chez son général ; il est l’objet d’une filature ; le récit ne cache pas les actes répréhensibles auxquels il se livre. S’agit-il là d’une satire politique ou d’une fabulation autour d’un interdit propre à la ville de Memphis ?

Les contes

Sous l’appellation commode de contes, on groupe généralement des œuvres très diverses : à côté d’épisodes romancés comme ceux qu’on vient de signaler, on range des histoires où dominent le merveilleux et la magie et des récits à tendances psychologiques, voire philosophiques. Ce ne sont nullement des divertissements pour enfants ou de simples jeux de lettrés. Ils ne sont jamais totalement exempts de préoccupations religieuses et mythologiques. Souvent on y décèle une évidente intention politique de propagande royale. Le plus proche de notre actuelle conception serait le Conte du naufragé , connu par un seul manuscrit conservé à Saint-Pétersbourg et d’origine inconnue. Écrit dans une langue choisie dont l’original semble dater du début du Moyen Empire, il met en scène un Égyptien qui, après avoir fait naufrage, parvient à gagner une île enchantée habitée par un serpent géant qui le reçoit aimablement et s’emploie à lui faire regagner son pays natal. Charmant le lecteur par ses descriptions de la vie des marins et de la navigation en mer Rouge, le Conte du naufragé a sa place auprès des péripéties de L’Odyssée et des aventures de Sindbad le Marin.

Mais, d’une façon générale, les contes égyptiens procèdent d’une intention politique, religieuse ou philosophique. Le genre didactique ne leur est pas tout à fait étranger. Ainsi, les Contes du Papyrus Westcar doivent légitimer la montée au trône des trois premiers rois de la Ve dynastie, présentés comme les fils du dieu-soleil. En proie à l’ennui, le roi Khéops, tout comme les despotes des contes arabes, demande à ses fils de le divertir en lui racontant des histoires ; lorsque vient le tour du prince Djedefhor, celui-ci cherche un certain Djedi, prestidigitateur et prophète qui annonce l’avènement des premiers souverains de la Ve dynastie. Cette pseudo-prédiction n’est qu’une justification a posteriori des faits.

Dans le Conte prophétique , le roi Snéfrou, souverain de la IVe dynastie, fait venir Néferti, un prêtre de la déesse Bastet. Celui-ci décrit en termes poignants le chaos dans lequel sombrera l’Égypte, la misère, la révolution sociale, l’anarchie généralisée ; mais il prévoit aussi la naissance d’Amenemhat Ier, le roi sauveur qui rétablira l’ordre et refera l’unité du pays ; ce texte est composé manifestement à la gloire de la XIIe dynastie.

Le Conte de l’oasien évoque aussi une période de désorganisation. Un marchand venant de l’oasis du Sel (aujourd’hui Ouadi-Natroun) se fait dépouiller de sa pacotille par un fonctionnaire peu scrupuleux. Il en appelle au grand-intendant qui, frappé de son éloquence, prévient son souverain. À la recherche de distractions, celui-ci prend un malin plaisir à faire traîner l’affaire en longueur : le fellah plaideur n’obtient la restitution de ses biens et la punition du coupable qu’au bout de neuf longues plaidoiries où se mêlent rhétorique creuse et verve populaire.

Certains contes pourraient être qualifiés de mythologiques, mettant en scène les dieux eux-mêmes. Le plus célèbre est celui des Aventures d’Horus et Seth , connu par le Papyrus Chester Beatty de la XXe dynastie (vers 1160 av. J.-C.) et publié en 1930. Très irrévérencieux, il dépeint en un langage populaire, alerte et truffé de facéties grossières, le monde des dieux divisé par des querelles assez sordides : devant le tribunal divin, on assiste à la dernière phase du procès qui oppose depuis quatre-vingts ans Horus et Seth pour le trône d’Égypte, héritage d’Osiris ; il se termine par la victoire d’Horus, grâce aux interventions d’Isis, mère vigilante et rusée magicienne. Pourquoi les Égyptiens, « les plus pieux des hommes », se sont-ils complus à ce récit des turpitudes des dieux ? Peut-être s’agit-il d’une satire burlesque de la société égyptienne et d’une critique des rapports parfois délicats entre le pouvoir et la justice.

Le Conte des deux frères , que rapporte le Papyrus d’Orbiney, renferme également des éléments mythologiques : ses deux personnages principaux, Anubis et Bata, sont deux divinités. Le thème est banal : la femme d’Anubis est amoureuse de son beau-frère Bata ; furieuse de voir ses avances repoussées, comme Putiphar ou Phèdre, elle le discrédite auprès de son mari. À ce premier récit qui se distingue par une fine analyse psychologique, mais dont le véritable sens n’est apparu que par la publication du Papyrus Jumilhac relatif aux mythes du XVIIIe nome de Haute-Égypte, a été amalgamée une seconde composition où prédominent en revanche la magie, le merveilleux et les métamorphoses.

L’argument des frères ennemis est aussi celui de Vérité et Mensonge , allégories personnifiées qui rappellent les rivaux du mythe osirien. Vérité est condamné par l’Ennéade divine à avoir les yeux crevés pour son incapacité à rendre à son frère un couteau doté de vertus prodigieuses dont Mensonge prétendait être le propriétaire. L’aveugle devient l’amant d’une dame de haute naissance qui, lassée de son caprice, en fait le portier de sa maison. Le fils né de cette brève union, nouvel Horus, entreprend de venger son père et réussit par ruse à faire châtier son oncle par le tribunal des dieux. C’est donc la victoire du bien sur le mal.

Un autre thème philosophique, celui du destin, contre lequel la protection d’un dieu personnel est seule efficace, sert de trame au conte du Prince prédestiné . Condamné dès sa naissance par les sept Hathor à périr par le fait d’un crocodile, d’un serpent ou d’un chien, il est élevé sans contact avec le monde extérieur, comme notre Belle au bois dormant. Avec l’aide divine, qui se manifeste sous forme d’interventions magiques, et celle de son épouse, une jeune princesse syrienne, il parvient à déjouer le mauvais sort ; la fin, perdue, du récit relatait sans doute son accession au trône.