Le prêtre d’Isis se dresse majestueux et sévère. Vêtu d’un ample manteau plissé, le crâne rasé et la mine austère, il serre contre lui un vase canope sacré, surmonté d’une tête d’Osiris, dieu des morts. Sans interrompre sa méditation, il émerge des flots du port d’Alexandrie, emporté par la grue du navire de plongée. L’eau perle sur sa toge de granit gris et le soleil achève de redonner vie à cette statue tout juste sortie d’un profond sommeil de 2000 ans grâce à une équipe d’archéologues sous-marins, orchestrant l’opération avec le même respect que s’ils effectuaient une tache sacrée.
Ville de tous les rêves, Alexandrie fut édifiée en 331 av J.-C. à l’emplacement d’un village de pécheurs. Par la volonté même de son fondateur – Alexandre le Grand - , elle devint la capitale intellectuelle et commerciale du monde antique, lovée autour de son Grand Port, véritable point d’orgue de la cité. Si les marchandises les plus précieuses y transitaient, à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident, ce Portus Magnus abritait aussi les palais et temples somptueux des Ptolémée, derniers pharaons d’Egypte avant la conquête romaine. Mais à quoi pouvait donc ressembler ce lieu majeur de la ville antique avant qu’il ne s’effondre sous la mer loirs d’une série de catastrophes naturelles aux IVe et VIIIe siècles de notre ère ? « Dès 1992, nous avons cartographié les vestiges engloutis dans le port Est d’Alexandrie connu pour être le fameux Portus Magnus » explique l’archéologue français Frank Goddio, dont l’équipe travaille en collaboration avec le Conseil suprême des antiquités égyptiennes, gardien du patrimoine national.
Cette zone de 500 ha est alors sillonnée par un catamaran de recherche ultrasophistiqué, remorquant sonars, magnétomètres et autres « poissons électroniques » issus des technologies militaires et mis en œuvre par deux ingénieurs détachés du Commissariat à l’énergie atomique (C.E.A.). C’est alors que les plongeurs de l’équipe se jettent à l’eau pour affiner toutes les données recueillies. Par seulement 6 m de fond, les eaux sales et polluées par les égouts de la ville rendent les conditions d’explorations extrêmes. Parfois même, les hommes ne distinguent plus leurs mains, mais ils sondent, grattent, fouillent avec un acharnement herculéen, et découvrent des vestiges témoins d’un glorieux passé : statues intactes, colonnes de granit rose, pièces de monnaie et bijoux en or, fondations de bâtiments prestigieux, pavages, navires engloutis...
Année après année, comme les pièces d’un puzzle que l’on assemble, les résultats des recherches sont confrontés aux textes anciens du géographe grec Strabon, qui décrivent précisément le Grand Port vers 25 av. J.-C., bien avant qu’il ne disparaisse sous la mer. « De cette manière, nous avons clairement identifié les différents sites engloutis qui constituaient le Portus Magnus d’Alexandrie », confirme Goddio, qui bénéficie de la science de l’égyptologue Jean Yoyotte pour ses recherches. Tout d’abord, des digues et quais aux alignements saisissants ont été retrouvés. Ils formaient les différents bassins portuaires : port aux galères royales, port militaire, port de commerce, port royal privé, sans oublier les chantiers navals dont parle aussi Strabon.
Au beau milieu de cet ensemble complexe, les plongeurs ont cerné les contours exacts d’une petite île - la seule du port. - qui correspond parfaitement à l’île d’Antirhodos, où vécut Cléopâtre. A quelques encablures, une péninsule identifiée comme celle du Poséidium se termine par une plate-forme carrée jonchée de ruines. Ses fondations, datées de la fin du 1er siècle av. J.-C., supportaient le fameux Timonium, palais-sanctuaire de Marc Antoine, époux de la dernière reine d’Égypte. Si les soubassements de certains bâtiments remontent aux origines du port, le site a été réaménagé plus tard, à l’époque romaine. Et cette reconstitution 3D - résultat de douze années de recherches - donne une vision assez réaliste de cet endroit mythique, tel que les marins de l’Antiquité ont pu l’aborder.