Quel péplum !
Alexandre
Un film d’Oliver Stone
Article mis en ligne le 8 janvier 2005
dernière modification le 29 octobre 2005

2 300 ans après sa mort, Alexandre le Grand, ce demi-dieu qui eut Aristote comme précepteur et conquit un fabuleux empire, revit sur les écrans. Lucien Jerphagnon, grand spécialiste de l’Antiquité grecque et romaine, a vu le film d’Oliver Stone. Son verdict ? « Historiquement correct, mais bruyant ! »

Mais si, rappelez-vous, en sixième : Alexandre le Grand, 356-323 av. J.-C. Un fils de famille : d’un côté Philippe II, roi de Macédoine, de l’autre Olympias, fille du roi d’Epire. Et donc descendant de Zeus des deux côtés. On lui fait donner des leçons particulières par Aristote. Bonnes études ; avenir garanti.

Et de fait. Son père, déjà, avait mis la main sur toute la Grèce, transformant cette collection de cités-Etats en un ensemble à sa botte. Lui, il va faire mieux : il va conquérir l’Egypte, la Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, l’Afghanistan, allant carrément jusqu’aux Indes. Du jamais-vu. Il massacre ce qu’il faut de gens - on ne fait pas d’omelette sans casser des ouufs -, mais il sait être généreux avec les perdants, avec Darius notamment, le roi des Perses, comme il convient à un envoyé des dieux.

Au fait, dieu, ne l’est-il pas lui-même ? A l’époque, c’est le mieux, si l’on veut être obéi, tant de ses conquêtes que de ses propres troupes. Bref, le voilà maître d’un fameux empire. Mais sur le retour, il attrape un microbe - paludisme ? typhoïde ? -, et il décède à Babylone à l’âge de 33 ans. Comme il sied à un héros de légende : vous voyez Alexandre le Grand devenu gâteux ? Le mythe en prendrait un coup. Bref, en deux heures et cinquante minutes, on repasse la plus époustouflante des pages d’histoire.

D’histoire, me dites-vous ? Oui, d’histoire. Vous pensez bien que de ma planque je guettais la faute. Vous savez, le méchant anachronisme, du genre Jules César se promenant devant le Colisée. Ou la belle bourde dans le décor, le bec de gaz oublié, ou l’antenne de télé. Là, rien, mais alors rien à dire. Ils ont tout respecté, tout : Arrien, Diodore, Quinte-Curce, Plutarque. Même Aristote qui fait ses cours en marchant de long en large, ce qui avait valu à ses élèves le nom de péripatéticiens. Historiquement correct, je vous dis. Archéologiquement aussi. Alexandre est équipé comme les Romains l’ont dessiné cent ans plus tard sur une belle mosaïque pompéienne visible au Musée de Naples. De même pour les décors naturels : le Maroc, la Thaïlande ont fourni les paysages, avec ce qu’il fallait de sable et de soleil, de fleuves aussi, et de végétation appropriée. Frustré, j’étais, moi qui ai tant de fois pouffé dans le noir. Mais, bon, pour une fois qu’un film historique respecte l’histoire !

Cela dit, on ne quitte pas comme cela notre xxie siècle, vous pensez bien. Trop lancinantes sont nos modernes hantises pour ne pas se projeter sur une si belle aventure. Ni sur ceux qui l’ont vécue, dont les bouquins ne nous donnent que l’idée. Là, c’est du concret. Papa Philippe (Val Kilmer), la brute borgne, éthylique et machiste. Maman Olympias (Angelina Jolie), le type même de la dame - disons : mal comblée -, et avec cela possessive, qui mitonne à son Alexandre de fils un de ces ’dipes’ Alexandre, justement, incarné par Colin Farrell : il marine dans l’ambition paranoïaque, divine il est vrai, et mijote dans la confusion des sentiments et des tropismes. Qui encore ? Roxane, bien sûr, sa jeune femme (Rosario Dawson), qui amorce une longue marche vers un féminisme qui n’est pas au bout de ses peines. Les amours, les amitiés ferventes et les haines qui le sont tout autant, les jalousies qui vont de soi, tout cela va bon train entre deux batailles avec ou sans éléphants, quelques séditions réprimées vite et bien, une agonie ou deux, et des règlements de comptes entre faux jetons déçus. Les choses de la vie.

Autant vous prévenir : on ne fait pas dans la nuance. Vous aurez du bruit et de la fureur, du sang et des larmes. A discrétion : on n’a lésiné ni sur le vin ni sur l’hémoglobine. Les grandes passions, les empoignades, les troussées sauvages, tout cela trahit la nostalgie du zoo perdu. Et le bruit, par tous les dieux, le bruit ! La canonnade de 14-18, si bien restituée dans « Un long dimanche de fiançailles », n’est que doux murmure. Mon fauteuil en tremblait, et une fois rentré, j’ai avalé une aspirine. Curieux : je ne savais pas que le seuil de perception eût baissé à ce point chez nos contemporains.

Et après Alexandre, me direz-vous’ Cela, le film ne vous le dira pas. En fait, la Macédoine s’éveillera tôt de cette mondialisation avant la lettre. Faute de structures adéquates, faute surtout d’un idéal commun, tout cela se défera une fois Alexandre monté aux cieux. Cela dit, l’idée restera, que les Romains, plus tard, reprendront de façon plus réaliste. Toujours est-il que, côté grec, c’en était fini des petites républiques à l’échelle humaine. Pour Aristote, l’idéal était qu’on puisse en embrasser du regard le territoire. Sur ce point, il aurait pu coller un zéro à l’élève Alexandre ! Fini le temps où tout citoyen pouvait défendre son point de vue devant l’Assemblée. Désormais, les grandes décisions se prendront ailleurs, loin. Sur place, on décidera de la voirie, ou de l’implantation d’une pissotière. Restera la nostalgie de la cité perdue. On l’investira ailleurs, autrement. Jusque-là, on pensait : « nous autres ». Voilà qu’on se mettait à penser : « moi, je ». Une pensée s’affirmait, bonne à mûrir, bonne à répandre. Les temps hellénistiques avaient commencé. Alexandre ne serait pas venu pour rien. Et il n’est pas si mal qu’un film nous le rappelle.

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